Plan du site | Mentions légales | Crédits | Espace rédacteur

Membre du comité de rédaction de la lettre du CEJEM

Nos mots-clefs

Droit d’auteur   Bases de données   Régulation   Contenu illicite   Signes distinctifs   Au jour'nbs;la jour   Vie privée   Marques   Brevet   Lettre du Cejem   Noms de domaine   Contrats   Conférences et colloques   Professions   Consommateurs  

Cliquez sur un mot pour afficher la liste des articles correspondant

A Noter

Les contrats informatiques par Jérôme Huet et Nicolas Bouche

Présentation de l’éditeur L’ouvrage Les contrats informatiques vise à donner au lecteur, étudiant ou praticien, sous (...)

Droit de la communication numérique de Jérôme Huet et Emmanuel Dreyer

Présentation de l’éditeur : Le droit de la communication numérique est une discipline récente mais en pleine (...)

La Cène interdite : injure ou retour de l’ordre moral ?

Mots-clefs :

par Ludovic Bottallo, le mercredi 25 mai 2005

Par ordonnance de référé du 10 mars 2005, le Tribunal de grande instance de Paris a ordonné le retrait, sous astreinte, d’une œuvre publicitaire présentant une libre interprétation de « La Cène » de Léonard de Vinci (1498). L’œuvre originale comme l’œuvre publicitaire évoquent le dernier repas du Christ entouré de ses apôtres, mais dans l’œuvre publicitaire les apôtres ainsi que le personnage de Jésus sont représentés par des femmes, habillées de la marque « Marithé-François-Girbaud », le tout sur un fond gris perle. Polémique, la publicité remet en cause la délicate frontière qui existe entre la liberté d’expression et les obligations corrélatives. L’ordonnance s’inscrit-elle dans le strict respect « d’une personne ou d’un groupe en raison de leur origine ou de leur appartenance ou non appartenance à une religion déterminée » ou, au contraire, symbolise-t-elle le retour d’un certain « ordre moral » ?

L’association « Croyances et Libertés », représentée par le Président de la Conférence des Evêques de France, a assigné la société Marithé-François-Girbaud, commanditaire de la campagne publicitaire, ainsi que le diffuseur, sur le fondement de l’injure incriminée par l’article 29 alinéa 2 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Selon l’association, « la publicité litigieuse consisterait dans une représentation choquante de la Cène du jeudi saint dans laquelle tous les personnages sont des femmes, y compris le Christ, à l’exception d’un homme, à la pose des plus lascives et des plus suggestives ». Toujours selon elle, cette campagne publicitaire « est manifestement outrageante à l’égard des catholiques qui sont particulièrement blessés par la lecture d’une telle iconographie (...), s’agissant de la figuration d’un acte fondateur de la foi des chrétiens qui se trouve ainsi travesti et détourné à de seules fins purement mercantiles ».

Le tribunal va dans le sens de l’association puisqu’il motive son ordonnance en reconnaissant que la publicité constitue « un acte d’intrusion agressive et gratuite dans le tréfonds des croyances intimes de ceux qui circulent librement sur la voie publique (...) et se voient nécessairement et brutalement confrontés à une manifestation publicitaire et commerciale ». Estimant que « l’injure faite aux catholiques est disproportionnée au but mercantile recherché », il interdit sa diffusion.

De son côté, la Ligue des droits de l’homme a publié un communiqué intitulé « La LDH dénonce le retour de l’ordre religieux » soutenant que le jugement restaure le « délit de blasphème » et signe le « retour de l’inquisition ». Selon Brigitte Gizardin, représentante du parquet général, « aucun des trois critères à savoir le caractère pornographique ou érotique, l’agressivité ou l’aspect grotesque, n’était réuni pour que cette publicité soit interdite ». Au contraire elle va même jusqu’à dire : « je trouve l’image très belle et elle présente un certain caractère artistique ».

Il est fréquent que l’Eglise catholique intervienne lorsque son identité est mise en cause. Ce fut le cas pour l’affiche du film « Amen », de Costa Gavras, où la croix catholique était détournée au profit d’une croix gammée, ou encore lors de la tentative d’interdiction en France de la diffusion du film de Mel Gibson intitulé « La passion du Christ ». S’agissant de l’affiche du film de Costa Gavras, dont la présentation laisse à penser que l’Eglise aurait collaboré avec le nazisme durant la seconde guerre mondiale, il n’est pas exclu d’admettre qu’elle relève de la diffamation. Et, de ce fait, la liberté d’expression n’était pas directement menacée. En l’espèce, il ne s’agit pas de diffamation mais seulement d’une interprétation libre d’une œuvre de Léonard de Vinci qui, rappelons-le, s’était lui aussi accordé une certaine liberté lors de la réalisation de « La Cène » puisqu’il avait remplacé Saint-Jean par Marie-Madeleine. Il ne fut pas pour autant condamné à rétablir la vérité sous peine d’astreinte !

Dès lors, il semblerait que, si cette Ordonnance n’est pas infirmée en appel, un cap supplémentaire soit franchi dans le contrôle des moyens d’expression. Selon la Ligue des droits de l’homme, la décision constituerait « une atteinte délibérément disproportionnée à la liberté d’expression de la publicité ».

Mais finalement, ne peut-on pas dire que le pari de Marithé-François-Girbaud soit réussi ? L’affiche a fait parler d’elle. La campagne a, en quelque sorte, été touchée par la grâce divine.

Ludovic Bottallo