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Quand Google défie l’Europe (plaidoyer pour un sursaut)

Par Jean Noël Jeanneney (Président de la BNF, historien)

Mots-clefs : Bases de données |

par Ludovic Bottallo, le dimanche 22 janvier 2006

L’ouvrage rédigé par le Président de la BNF, Jean Noël JEANNENEY, fait suite à l’annonce du géant américain « Google » de numériser en six ans, une quinzaine de millions de livres imprimés soit 4.5 milliards de pages (op. cit., p.7). Ainsi la société proposerait « d’offrir gratuitement en ligne tous les ouvrages libres de droits et de donner un accès partiel à tous les autres, imprimés depuis les années 1920 » (op. cit., p. 8). Or, si a priori cette annonce aurait dû réjouir la plupart d’entre nous, en ce que ce projet allait mettre en place la plus grande bibliothèque virtuelle du monde en réunissant une part considérable de la richesse culturelle planétaire, il semblerait que la réflexion laisse entrevoir des risques importants. Selon l’auteur, la mise en place de « Google print » pourrait accroître la domination culturelle américaine en favorisant la diffusion de contenus anglo-saxons, bien évidemment rédigés en langue anglaise et nuisant de fait à la diversité des expressions culturelles.

I. Identification du problème et énoncé sommaire des solutions

Dans les premières pages de son ouvrage Jean Noël JEANNENEY identifie les deux principaux dangers du développement de « Google print » sur la domination culturelle et linguistique qu’il engendrera. Le premier problème relève, selon l’auteur, de la hiérarchisation de l’offre culturelle. Ainsi, si « Google print » ne souhaite pas, a priori, privilégier les œuvres américaines ou rédigées en langue anglaise, il semblerait que la logique du marché conduise à surexposer les produits qui ont la plus grande chance de recueillir l’intérêt du public/consommateur. Selon lui, « même si les pages recensées sont très nombreuses, le chaland ne va guère au-delà des premières. C’est le principe de ce que les grandes surfaces appellent la tête de gondole » (op. cit., p. 12). Ainsi, même si différents ouvrages européens sont représentés sur « Google print », le premiers danger relève du classement et de l’indexation qui favoriseront la culture anglo-saxonne (op. cit., p. 12). Jean Noël JEANNENEY n’envisage pas une tentative de domination voulue par la société éditrice, mais plutôt « à une inclinaison d’ensemble, à une prégnance, à une tendance spontanée conduisant forcément à un déséquilibre » (op. cit., p. 14). En fait, cela résulterait selon l’auteur « d’un tri spontané au profit de ce qui rejoint la vision américaine du monde » (op. cit., p. 15). Ainsi, étant donnée la vision consumériste et l’ambition économique de la société « Google print », il est tout à fait probable que les ouvrages en langue anglaise envahiront les premières pages du moteur de recherche aux dépens d’œuvres européennes moins rentables sur le marché américain. Le second problème, corollaire indissociable du premier, concerne le renforcement de l’emploi de la langue anglaise sur l’internet, alors que cette langue domine déjà largement le medium (op. cit., p. 13). Ainsi, pour répondre à cette double difficulté, l’auteur propose (il y reviendra dans la dernière partie de l’ouvrage) deux moyens de rééquilibrer les échanges culturels et linguistiques sur l’internet. Selon lui, il serait nécessaire de « développer un Google européen, un moteur de recherche européen » (op. cit., p. 15) et/ou de « lancer, par l’intermédiaire de la BNF, un plan ambitieux de numérisation du patrimoine littéraire français (dont notamment des quotidiens français depuis le début du XIXème siècle) » (op. cit., p. 16). Néanmoins, après avoir envisagé ces deux actions, l’auteur semble militer principalement en faveur de la seconde proposition. Selon lui, si la BNF a déjà mis en place une bibliothèque virtuelle nommée « Gallica », composée de « monographies et de périodiques, des textes d’auteurs classiques ou moins notoires, depuis l’Antiquité jusqu’au XXème siècle, des dictionnaires, des outils bibliographiques et critiques, de publications de sociétés savantes... » (op. cit., p. 21), que d’autres bibliothèques se sont également lancées dans des programmes de numérisation (TEL « The European Library », la base « Joconde », la base « Enluminures »...), il semblerait nécessaire d’augmenter encore la numérisation afin de pouvoir réellement concurrencer « Google print ».

II. Le marché au centre de la problématique

Pour l’auteur, la célèbre théorie de l’économicien Adam Smith, selon laquelle une main invisible régule l’ensemble de l’économie, sans qu’aucune intervention publique ne soit nécessaire, ne s’applique pas aux produits culturels (op. cit., p. 34). À cette vision, Jean Noël JEANNENEY préfère celle de Charles de Gaulle qu’il exprimait de la manière suivante à Alain Peyrefitte, le 12 décembre 1962 : « le marché, il a du bon. Il oblige les gens à se dégourdir, il donne une prime aux meilleurs. Mais en même temps, il fabrique des injustices, il installe des monopoles, il favorise les tricheurs. Alors, ne soyez pas aveugle en face du marché. Il ne faut pas imaginer qu’il réglera tout seul les problèmes. Le marché n’est pas au dessus de la nation et de l’Etat. C’est l’Etat, c’est la nation qui doivent surplomber le marché » (op. cit., p. 35). À cela, de Gaulle ajoutait que « si le marché régnait en maître, ce sont les Américains qui régneraient en maîtres sur lui » (op. cit., p.47). Puis, après avoir rappelé le modèle du cinéma français fondé sur un mécanisme d’aides publiques et de quotas, l’auteur rejette l’idée de développer un tel mécanisme sur l’internet. En effet, étant un médium international, l’internet est par principe impossible d’instaurer des quotas de diffusion. Ainsi, la voie défensive doit être abandonnée au profit de dispositions offensives (op. cit., p. 40). Parallèlement, Jean Noël JEANNENEY identifie la publicité pour légitimer l’action de Google. Selon lui, contrairement aux journaux et magazines diffusés sur le web et dont la publicité est matérialisée par des bandeaux, « une procédure originale et fort astucieuse - j’allais dire maligne - a été inventé » (op. cit., p. 41). Cette dernière consiste à vendre à des annonceurs des spots publicitaires (proches des spots de télévisions) qui seront diffusés en fonction des mots-clé recherchés par les utilisateurs. Ainsi, « la chance est bien plus grande que ces références retiennent l’attention des internautes, puisqu’elles sont ciblées, par définition, sur leurs intérêts spécifiques » (op. cit., p. 41). Ainsi, la critique de l’auteur porte davantage sur la vision purement économique du projet et par conséquent sur l’absence culturelle de ce dernier.

III. Les solutions pour rééquilibrer les échanges culturels sur l’internet

Dans la dernière partie de son ouvrage, Jean Noël JEANNENEY propose quelques pistes qui permettraient de concurrencer « Google print ». Selon lui, il n’est pas pensable de laisser, seul, le marché réguler les échanges culturels sur l’internet. En effet, la complexité du secteur culturel, la coexistence d’importantes structures et « d’auteurs à petit tirage, des éditeurs à petit budget, et des cultures à petite démographie et à langues minoritaires » (op. cit., p. 70) font que ces biens ne peuvent être considérés comme des marchandises ordinaires et abandonnés au marché. Cependant, l’auteur ne souhaite pas non plus limiter l’action à une simple intervention publique. Son propos se place plutôt aux confluents de ces deux conceptions avec l’idée de mettre à contribution chaque internaute dans ce vaste projet de numérisation du patrimoine littéraire pour le bien de la collectivité. À ce titre, il mentionne les projets « Gutenberg » (op. cit., p. 72), « Wikipédia » (op. cit., p. 75) qui fonctionnent sur ce nouveau type de coopération. L’intervention doit donc se fonder sur la liberté, mais cette liberté doit être contrôlée.

Ainsi, pour répondre à cette attente, l’auteur propose d’agir sous deux angles : la création d’un moteur de recherche européen et sur le développement, encore plus poussé, de la numérisation des contenus littéraires européens. La première voie « est la plus ambitieuse » (p.84). Cependant elle se heurte à une limite financière de taille. Comment pénétrer un marché, lorsque ce dernier est déjà quasiment monopolisé par une entreprise cotée en bourse et dont « le trésor de guerre atteindrait (...) 1.7 milliard de dollars » (p.85) ? La mise en place d’un « Google européen » n’est pourtant pas hors de portée. En signalant les réussites d’« Airbus » et d’« Ariane » (op. cit., p. 88) dans d’autres domaines, l’auteur souligne que la réussite de ce projet suppose une large coopération européenne. La seconde voie, qui consiste à augmenter la numérisation et à organiser cette dernière, semble plus réalisable à court terme. Ce projet « mi-industriel et mi-culturel » (op. cit., p. 94) ne pourrait être réalisé, une fois encore, que s’il était incorporé à un programme européen. Pour cela, il faudrait d’une part, développer différents aspects techniques tels que « la logistique du maniement des livres, les systèmes de numérisation, le procédé de qualification des documents ... » (op. cit., p. 95) et d’autre part, procéder à une sélection minutieuse des œuvres culturelles mises à disposition du public. Cette sélection représenterait, selon l’auteur, le moyen le plus adéquat pour combattre le désordre auquel « Google Print » ne semble pas porter d’intérêt. Selon Jean Noël JEANNENEY, « l’originalité serait de réfléchir en terme d’ensembles dont le principe ferait sens, au regard des curiosité scientifiques et civiques, pour le présent et pour l’avenir » (op. cit., p. 99).

L’auteur rappelle, en conclusion, que si l’objectif est bien de lutter contre « une homogénéisation forcée des cultures » (p.104), il serait « injuste de faire à Google comme à ses rivaux mineurs un procès d’intention en les taxant de d’hypocrisie et de perversité. Ils jouent leur jeu, celui du milieu économique où ils prospèrent, (...), celui du pays où ils baignent » (op. cit., p. 104). Cependant, force est de constater qu’une telle hégémonie se met en place. Il est donc du devoir de chacun, Etat, Union européenne, mais également société civile de relever le défi de la différence.

Jean Noël Jeanneney affirme ainsi que la domination d’une entité économique privée, la société Google, agit comme un soutien à la domination culturelle américaine ainsi que sur l’hégémonie de la langue anglaise dans les nouveaux médias. Or, depuis la publication de cet ouvrage, il faut noter que la France et l’Union européenne ont pris conscience de ce défi et qu’elles développent actuellement un projet d’importance. Ainsi, suite aux « Rencontres pour l’Europe de la culture », de mai 2005, le ministre français de la Culture a mis en place un comité de pilotage chargé « d’étudier les possibilités de constituer une bibliothèque numérique européenne » (décret n° 2005-780 du 12 juillet 2005), bibliothèque qui, comme le souhaitait Jean Noël JEANNENEY, serait principalement financée par l’Union européenne sur ce point, voir la Communication de la Commission au Conseil intitulée « i2010 - une société de l’information pour la croissance et l’emploi », COM(2005)229 final du 31 mai 2005.